Interview : edwige ceide sylvestre

Tu es née à Port-au-Prince et tu vis à Saint-Denis, quelles sont tes racines ?
Mes racines sont dispersées. Je porte en moi plusieurs identités : je ne suis pas que française, je ne suis pas qu’haïtienne. C’est peut- être même un débat dépassé. Aujourd’hui, j’ai envie de répondre que je suis francilienne. Vivant en banlieue parisienne, je croise et je suis marquée par d’autres identités. Je me suis toujours vue sur une espèce de passerelle où j’ai à cœur d’aller vers d’autres rives.

Pourquoi t’être tournée vers l’écriture ?
Parce que la parole n’est pas toujours simple ! L’écriture est peut-être un refuge. Mais avant l’écriture, il y a la lecture. Enfant, au pied de l’immeuble où j’habi-tais à Villetaneuse, il y avait une bibliothèque, donc c’était facile d’emprunter des livres. Très vite, j’ai eu envie de raconter à mon tour. Un été, la bibliothèque était fermée, et je me suis mise à écrire, c’était plus de la bande dessinée que du texte. Et puis,
j’ai toujours tenu des journaux intimes, fait en sorte de garder des traces écrites de mes différen-tes expériences. Les agendas, les carnets... J’y note des idées, des impressions, suite à la lecture d’un bouquin, après avoir vu un film. L’écriture est toujours quel-que part présente. J’ai l’impres-sion d’écrire en permanence parce que, pour moi, l’écriture est partout.

Pourquoi avoir écrit une histoire d’amour ?
C’est un thème inépuisable ! À travers l’histoire d’amour, il y a la possibilité d’explorer le champ des émotions humaines, qui sont inhérentes à tout individu. Dans un pays en paix, les histoires d’amour éclosent plus que jamais. Dans un pays en guerre, des histoires d’amour naissent et résistent. Je me souviens de témoignages de gens que j'ai entendus juste après le tremblement de terre de 2010 à Haïti. On n’a pas soupçonné à quel point, dans la capitale en ruine, on a continué à vivre des histoires d’amour, à avoir des rapports sexuels. L’amour est un laboratoire intéressant, mais il n’est pas si facile d’écrire à son sujet. On a toujours peur de tomber dans la mièvrerie. C’est un exercice difficile, il faut creuser en soi pour trouver la justesse des sensations à retranscrire.

Quel est ton rapport à la ville de Saint-Denis ?
J’ai connu Saint-Denis car c’est une ville limitrophe de Villeta-neuse. J’ai fait mon lycée et une partie de mes études supérieures à Saint-Denis, et la vie a fait que je m’y suis installée. Je n’avais pas prévu d’y rester aussi longtemps. Saint-Denis est une ville de banlieue proche de Paris, avec un réseau de transports en commun développé, on a le choix.

 Avec le temps, je me suis familiarisée avec le côté « village » du quartier Porte de Paris, les rapports avec les voisins y sont particulièrement bons. Ensuite, le fait d’avoir fondé une association ici m’a certainement aidée à creuser un peu plus le tissu associatif de la ville qui est très riche. J’ai rencontré des gens et des problématiques qui m’ont ouverte sur une certaine humanité et humilité. Je pense notamment aux personnes sans papier, aux demandeurs d’asile qui m’ont ramenée à ma propre histoire aussi. Le fait de côtoyer,
à l’occasion de rencontres associatives, des militants et des personnes fragilisées socialement m’a aidée à questionner ma propre trajectoire.

Ça commence bien en général, est-ce un roman féminin ? 
Certainement. J’ai pris le parti d’écrire le roman du point de vue des femmes, d’une femme. J’aurais pu écrire selon le point de vue d’un homme. Mais il ne faut pas s’arrêter à la seule question féminine. La problé-matique de l’amour à distance est quelque chose qui touche autant les hommes que les femmes et qui touche aussi le protagoniste masculin du livre. L’acte d’écrire, pour moi, n’est pas fondé sur le fait d’être une femme ou une femme noire. Peut-être parce que je suis dans un pays où je ne me mets pas en danger en écrivant. Au moment d’écrire, j’étais d’abord préoccupée par l’idée d’achever l’histoire, mais pas par mon identité.

Poses-tu un regard de sociologue sur l’évolution des relations amoureuses ?
De sociologue, non, mais j’ai un regard parce que c’est mon époque. J’ai connu cette période sans Internet et sans téléphone portable en tant qu’ado et jeune adulte. Et petit à petit, j’ai vu tout ça s’immiscer dans mon quotidien, y compris dans le cadre des relations intimes. J’ai observé cette évolution : comment les nouvelles technologies dans nos rapports famille/amis facilitent les choses, dans le sens où tout devient instantané, rapide. Mais en même temps, j’ai l’impression qu’on a perdu une certaine spontanéité pour développer de véritables relations humaines : franchir l’écran et se rencontrer dans la réalité. Souvent, on reste chacun chez soi, derrière son écran, à bavarder avec des gens qui vivent sur le même territoire, ce qui est dommage.

Est-ce que les relations à distance te semblent propres à notre époque ?
Bien avant notre époque, les relations amoureuses à distance ont survécu grâce aux lettres et télégrammes, au téléphone et au Minitel... D’autres technologies ont contribué à « garder le
fil », 
« rester en contact ». Je me souviens que, dans les années 1980, de nombreux Haïtiens de la diaspora correspondaient par cassettes audio, y compris pour poursuivre une histoire amoureuse ! Il y avait une véritable mise en scène derrière, pour plaire, pour paraître, et c’était efficace ! 
On a des traces de ces correspondances du passé. C’est peut-être plus exacerbé aujourd’hui du fait des nouvelles technologies.

On a l’impression de raccourcir les distances, dépasser des frontières grâce à Skype, WhatsApp et autres qui nous donnent accès à une forme d’immédiateté. Mais sait-on vraiment regarder, écouter l’autre, celui qui est plus près, surtout ? C’est curieux, ce besoin d’aller plus loin. On a l’impression que « le monde est vaste » et qu’il faut sortir de son quartier, de sa ville, de son pays pour rencontrer l’amour.

Où, quand et comment écris- tu ?
J'écris chez moi et dehors. Dans les squares, parcs et bistrots. Il m’est arrivé d’écrire dans le métro sur mon téléphone portable ou dans mon carnet. Comme je travaille, c’est souvent le soir et le week-end que je peux m’y consacrer le plus. Car écrire est un travail à part entière. Parfois, je m’emploie à écrire pendant les temps morts de la journée, carnet en main. Et si je n’en ai pas à ce moment-là, j’observe ou contemple ce qui se passe autour de moi. J’emmagasine des images et des sensations et l’imagination fait le reste. Tout ça contribue à la formation d’un texte. Les idées s’envolent malheureusement très vite, il faut savoir les saisir le plus rapidement possible !

Et pour l’écriture de Ça commence bien en général ?
Je suis souvent un peu étonnée face au résultat. Ce texte est né sans que je m’en rende vraiment compte. Je voulais écrire autre chose, en lien avec l’immigration de femmes, mais mes carnets se sont remplis malgré moi, de textes inventés sur la migration intérieure. J’étais habitée de questionnements sur ce qui fait une histoire d’amour. Il ne m’a pas échappé que la rupture était certainement le plus intéressant des angles. J’ai beaucoup écouté d’autres femmes sur cette question. J’ai alors constaté à quel point l’amour était une obsession en soi, chargée d’un flot de sentiments parmi lesquels le pressentiment, qui va et qui vient perpétuellement. Une douleur douce-amère. J’ai pris conscience qu’il y avait une résonnance entre ces mouvements qui sont du côté de l’émotion et mon projet de départ sur les déplacements humains. Étant donné que j’écrivais à Saint- Denis, il m’a semblé important de faire un voyage à New York pour parachever certains détails du roman. C’est donc en lâchant prise que Ça commence bien en général est né. Au fur et à mesure, la voix d’une narratrice m’a révélé le territoire de l’intime où se bousculent tour à tour désirs, incertitudes, déceptions et des formes de résistance face à l’autre mais surtout face à soi. Territoire où l’on s’ancre davantage, sans doute.

Y a-t-il des romans ou des films d’amour qui t’ont influencée ?
Il y en a certainement pas mal ! Pour les livres, la liste est longue. 

 J’aime beaucoup Passion simple et L’Occupation d’Annie Ernaux, qui sont courts mais très évocateurs des tiraillements amoureux. Je ne suis pas un homme qui pleure de Fabienne Kanor, qui me fait dire qu’il faut du temps pour s’affranchir d’une relation où on y laisse sa peau, Un amour impossible de Christine Angot, Je ne suis pas une héroïne de Nicolas Fargues aussi. Et pour les films : Casablanca, pour les destins qui basculent et les décisions de vie à prendre dans un très court laps de temps. Un tramway nommé désir d’Elia Kazan, Beauté volée, pour leur érotisme intelligent, Pas son genre de Lucas Belvaux, qui interroge la différence de classe en amour, Marius et Jeannette, pour l’amour qui naît pendant un coup dur économique et social, Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, parce que c’est une belle fable du vingt-et-unième siècle - et tant d’autres !

 

Il y a beaucoup de références musicales dans Ça commence bien en général , quel a été le rôle de la musique dans l’écriture de ce roman ?
Je pensais beaucoup à la voix de la narration en écrivant et j’écoutais beaucoup de musique. Certains morceaux sont cités dans le livre. Me revenaient aussi en mémoire un certain nombre de paroles de chanson qui traitaient de l’absence, du manque, de l’éloignement voire de la rupture amoureuse. Elles faisaient écho à ce que j’écrivais à ce moment-là. Quand on écrit, on a l’impression de voir son texte un peu partout, y compris dans les chansons.

Ton écriture est assez orale et fluide...
J’ai beaucoup relu le texte à haute voix. J’ai même parfois dit à haute voix certaines phrases avant de les écrire. Je suis sensible à ça, au rythme. À la fin du travail d’écriture de ce texte,
je m’imaginais même que j’aurais pu en faire un feuilleton radiophonique. Il me semble important de rendre le texte vivant afin de pouvoir le partager de façon orale avec des personnes qui ne lisent pas ou qui préfèrent écouter des histoires.

Le ton du livre est léger et il y a beaucoup d’humour, c’était un élément important pour toi ?
Ce n’était pas une intention première, mais j’avais en tête une narratrice qui fait le voyage dans ses souvenirs. Elle a mis une certaine distance. Avec le recul, elle est capable de voir les choses de façon décalée. Ce qui lui semblait grave sur le moment ne lui paraît que broutille. Eh oui, on a envie de prendre l’amour au sérieux, mais il nous joue de mauvais tours et on ne peut s’empêcher d’en rire !

As-tu un nouveau projet de livre ?Oui. Je « papillonne » sur plusieurs textes déjà entamés, qui ont envie de trouver leur place. Je ne peux pas dire lequel va émerger tout de suite. Il y en a un sur des témoignages de femmes qui sont venues s’installer en France par amour. Celui que je voulais écrire au tout début ! Mais je ne sais pas si c’est celui-ci qui sera terminé le premier, je ne peux pas dire. L’écriture me réserve toujours des surprises.

Interview préparée par
Anouchka Moulle & Luna Granada



Ça commence bien en général

Roman. Auteure : Edwige Ceide Sylvestre. 208 pages

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